Depuis une dizaine d'années, les sociétés indépendantes sont à l'origine de la plupart des découvertes de pétrole en Afrique. Poussant parfois les multinationales bien installées à se remettre en question.
Le britannique Tullow Oil a mis au jour de
nombreux gisements,
notamment sur le lac Albert, en Ouganda. © Ho/Reuters
Difficile d'admettre ouvertement s'être fait bousculer par plus petit que soi.
C'est pourtant un peu le sentiment des supermajors pétrolières à l'évocation du
succès, depuis une dizaine d'années et particulièrement en Afrique, des
compagnies indépendantes - ou juniors. Tullow Oil, Afren, Maurel & Prom, Kosmos
Energy, African Petroleum... Elles seraient plus de 700 à s'activer dans les
contrées inexplorées du continent.
« L'arrivée massive des indépendants a été un facteur important pour le
développement du secteur pétrolier en Afrique », explique Duncan Clarke,
consultant et écrivain spécialiste des questions pétrolières en Afrique. « Ils
ont ouvert de nouvelles frontières, augmenté le flux d'affaires et sont devenus
les partenaires des grands groupes pétroliers et des entreprises d'État. Leur
empreinte a augmenté au cours de la décennie et continuera d'augmenter dans les
dix années à venir », poursuit-il. Un phénomène pas uniquement africain : en
Guyane française, le britannique Tullow Oil est ainsi à l'origine d'une mise au
jour qui devrait dépasser les 500 millions de barils de réserve.
Les grands groupes pétroliers sont arrivés après la bataille... et l'ont payé
cher.
Sensation
Parmi les succès africains de ces dernières années, le champ Jubilee, découvert
au large du Ghana en 2007 par Tullow Oil et l'américain Kosmos Energy, est resté
dans toutes les mémoires avec ses 1,5 milliard de barils de réserve. Aidan
Heavey, directeur exécutif de Tullow Oil, marquera une fois de plus les esprits,
en 2010, avec l'annonce d'une nouvelle découverte de taille, en Ouganda, sur le
lac Albert, avec son compatriote Heritage Oil. Au final, ce sont 2,5 milliards
de barils qui ont été mis au jour sur le lac. En 2001, déjà, le français Maurel
& Prom avait fait sensation, avec les 250 millions de barils de brut découverts
au Congo sur le permis de M'Boundi, alors que la société cotée à Paris démarrait
tout juste ses activités dans le secteur de l'exploration-production. Des succès
significatifs, bien qu'ils restent rares. « Les risques pris ne sont pas
toujours payants », tempère Jean-François Hénin, patron de Maurel & Prom.
Reste que les grandes découvertes se font plus rares du côté des majors. Il y a
bien l'Angola, avec les champs Girasol, Dalia ou Pazflor du français Total, ou
encore les réserves de gaz considérables découvertes au large du Mozambique par
l'italien Eni depuis 2011. Mais, pour la plupart, les majors sont arrivées après
la bataille et l'ont payé cher : 1,1 milliard d'euros pour Eni pour acquérir
M'Boundi, 2,1 milliards d'euros pour Total et le chinois Cnooc pour s'octroyer
deux tiers des blocs en Ouganda... « Cela nous coûte évidemment plus cher
d'entrer sur un permis déjà exploré que de le faire nous-mêmes », avoue un cadre
d'une grande société du secteur.
Course
Ces coups de boutoir ont-ils suffi à bousculer la stratégie du moindre risque
adoptée depuis plusieurs années par les majors ? « Certaines supermajors ont
remarqué l'accroissement rapide des actifs des juniors et leur ont emboîté le
pas pour devenir plus actives dans les zones frontalières », remarque Duncan
Clarke. Total a ainsi décidé de tenter sa chance en Côte d'Ivoire sur le
prolongement de Jubilee. Eni, dont la stratégie, dans la foulée de Jubilee, fut
de frapper partout, a finalement rencontré le succès au Mozambique. « Les
supermajors se rendent compte qu'elles ne doivent pas seulement se regarder,
mais aussi entrer dans la course avec les petites. On a pu également remarquer
une augmentation des partenariats entre supermajors et petites entreprises »,
relève encore Duncan Clarke.
Dans l'organisation même des majors, la transformation est palpable. Alors que
Tullow Oil a récemment mis la main sur un géologue d'ExxonMobil, il devenait
urgent pour les leaders de se moderniser. Les services exploration ont repris
leur place d'antan, au coeur de leur stratégie. « Dans les juniors, les
géologues sont intéressés aux résultats, raconte un cadre de l'industrie
pétrolière. On leur fait confiance, ils ont la possibilité d'explorer de
nouveaux horizons... C'est beaucoup plus excitant et, si ça marche, très
gratifiant. » Chez les indépendants, le recours à d'anciens géologues qui
connaissent bien le terrain est monnaie courante, alors que les majors ont
tendance à trop déplacer leur matière grise. Certaines régions africaines
(l'Afrique de l'Est notamment), aujourd'hui en plein boom, avaient d'ailleurs
été explorées il y a une trentaine d'années par les grandes...
Dans le discours aussi, on évolue. Christophe de Margerie, PDG de Total, aime
ainsi dire et redire depuis deux ou trois ans que « Total va de nouveau prendre
des risques », tout en avouant à mots couverts qu'il « préfère un forage positif
à un forage sec ». Prendre des risques, mais pas trop... « Il y aura d'autres
Jubilee ! » prédisait déjà Paolo Scaroni, le patron d'Eni, avant d'être à
l'origine du succès mozambicain. « Nous avons changé la vision des majors sur
l'exploration pétrolière, nous en sommes sûrs », estime pour sa part George
Cazenove, le porte-parole de Tullow Oil.
Long terme
Y a-t-il pour autant une recette ? « La réussite n'est possible que grâce à une
stratégie de long terme », poursuit George Cazenove, rappelant que Tullow Oil,
coté à Londres, travaille depuis vingt-sept ans d'arrache-pied : « Il est
important de connaître la géologie des pays : au Kenya où de premières
découvertes ont été réalisées, NDLR], nous avions remarqué des thèmes
géologiques similaires à ceux du lac Albert, en Ouganda. Nous nous appuyons
aussi beaucoup sur les sociétés locales et les populations. » Pour d'autres
habitués des dossiers pétroliers africains, la réalité est parfois plus abrupte
: « Dans certains pays, comme en Guinée, au Liberia ou en Sierra Leone, les
juniors peuvent avoir accès plus facilement au domaine minier que les majors,
qui les rejoignent ensuite par acquisition de licence », affirme un spécialiste,
évoquant des soupçons de corruption.
Mais la réponse se trouve aussi du côté de « l'imagination », selon
Jean-François Hénin. Les juniors, qui ciblent principalement de petits
gisements, tombent parfois sur de grosses découvertes, mettant en évidence des
pièges stratigraphiques inexplorés jusqu'alors. Exemple avec Kosmos, au Ghana :
les dirigeants étaient d'anciens cadres de Triton Energy, une société à
l'origine de la découverte, en 1999, du champ de Ceiba, en Guinée équatoriale.
Lorsqu'ils sont tombés sur Jubilee, ils cherchaient le même thème géologique...
Reste que peu s'aventurent dans la production : souvent meilleurs explorateurs
que développeurs, les indépendants préfèrent généralement vendre leurs actifs
aux plus offrants (Heritage Oil en Ouganda, Cove Energy au Mozambique...). Les
quelques tentatives d'exploitation ont d'ailleurs été assez décevantes, comme en
Mauritanie, où le champ de Chinguetti (découvert par l'australien Woodside)
n'aura jamais tenu ses promesses en termes de volume de production. Au Ghana
aussi, l'objectif de 120 000 barils par jour se fait toujours attendre. « Nous
allons régler le problème, c'est évident », assure le porte-parole de Tullow
Oil. Sur la question de leur dépendance technique et financière par rapport aux
majors, George Cazenove est catégorique : « Nous n'avons pas besoin des majors
pour développer nos champs. Mais, dans certains cas, comme en Ouganda, où il
faudra une raffinerie et un pipeline de plusieurs milliers de kilomètres, leur
expertise est nécessaire. » Ainsi que leurs fonds...
Les exemples de juniors devenues « super-indépendantes » comme Tullow Oil - qui
ne supporte plus d'être qualifiée de junior - sont rares. « Il y en a d'autres,
comme Afren [cotée à Londres]. Mais seules quelques-unes suivront le mouvement
dans les années à venir », précise Duncan Clarke. Beaucoup, au contraire,
disparaissent, et d'autres encore disparaîtront. Enfin, elles seront de plus en
plus locales : quelque 120 juniors africaines, déjà actives sur le continent,
pourraient bien à terme bousculer leurs grandes sœurs.
Source: Jeuneafrique.com
Naviguer à travers les articles | |
Lettre d’Hugo Chavez à l’Afrique | Il n'y a de solution que Tunisienne |
Les commentaires appartiennent à leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.
|