Principal artisan du dialogue intermalien, Alger a été mandaté pour piloter la médiation entre les belligérants libyens. Un rôle de facilitateur dans lequel le pays a toujours excellé.
Ramtane Lamamra saluant un délégué du Mouvement arabe de l'Azawad, le 16 juillet
à Alger.
Déjà engagée dans une délicate mission de facilitateur dans le dialogue
intermalien, dont la reprise était prévue le 17 octobre avec à l'ordre du jour
la question déterminante du statut du Nord-Mali, l'Algérie a reçu mandat de la
communauté internationale - Washington, Paris, l'ONU, l'Union africaine (UA),
l'Union européenne (UE) et la Ligue arabe - pour piloter une médiation entre les
belligérants libyens.
Opposé à une intervention militaire étrangère pour sauver l'ex-Jamahiriya du
chaos, Ramtane Lamamra, ministre algérien des Affaires étrangères, a été
particulièrement actif lors de la 69e Assemblée générale des Nations unies,
multipliant les rencontres avec ses homologues et défendant l'initiative de son
pays devant le Conseil de sécurité, réuni en sommet le 24 septembre.
Dans la foulée, Abdelkader Messahel, ministre délégué aux Affaires africaines et
maghrébines, autre fine lame de la diplomatie d'Abdelaziz Bouteflika, a sillonné
les capitales européennes les plus influentes, Bruxelles, Londres et Berlin,
pour obtenir l'adhésion à la solution algérienne : dialogue politique inclusif
sur le modèle du processus malien. L'argument clé de Messahel ? "Ce que nous
avons obtenu des acteurs de la crise malienne, à savoir accepter de négocier
pour une paix durable, nous pouvons l'obtenir des Libyens, pour peu que l'on
donne sa chance à la solution politique."
L'Algérie comme chef de file de la médiation avec le Mali
Mali, Libye, deux dossiers extraordinairement complexes. Si, dans le premier,
l'implication de l'Algérie dans une crise vieille de plus de cinquante ans
remonte au début des années 1990 (le premier accord de paix entre le
gouvernement malien et la rébellion armée touarègue a été signé en 1992 à
Tamanrasset sous parrainage algérien, et sera suivi par deux autres, en 2002 et
en 2006), dans le second, l'"interventionnisme" d'Alger semble déroger à un
principe inscrit dans la Constitution : la non-immixtion dans les affaires
intérieures d'un pays tiers.
"Ce n'est pas de l'ingérence, explique Ramtane Lamamra. Notre démarche ne
consiste pas à imposer une solution aux parties en conflit, mais à faciliter un
dialogue entre elles avec le souci d'associer le plus de partenaires possible au
processus. Dans le cas malien, par exemple, la feuille de route des négociations
identifie l'Algérie comme chef de file de la médiation, en coordination avec une
équipe composée de plusieurs parties : la Communauté économique des États de
l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), les Nations unies à travers la Minusma, l'UA,
l'UE, l'Organisation de la coopération islamique (OCI), ainsi que le Burkina
Faso, la Mauritanie, le Niger et le Tchad. Pour la Libye, nous avons été
mandatés par les pays voisins, puis par l'UA et le Conseil de sécurité de
l'ONU."
"Un veto algérien"
Dans les couloirs de la Maison de verre, à New York, en marge des travaux de
l'Assemblée générale, alors que l'intervention en Libye des Rafale français
semblait imminente, des diplomates évoquaient un "veto algérien", comme si le
pays de Bouteflika était membre permanent du Conseil de sécurité. L'explication
du ralliement de la communauté internationale à la position d'Alger se trouve
sans doute dans le message adressé le 8 octobre, à l'occasion de la journée
nationale de la diplomatie, par Joan Polaschik, ambassadrice des États-Unis à
Alger, au gouvernement.
Ancien numéro deux de l'ambassade américaine en Libye entre 2009 et 2012, Joan
Polaschik évoque l'action de l'Algérie sur le plan international comme "un
modèle de diplomatie". À propos du dénouement heureux, en 1981, à la faveur
d'une médiation algérienne, de la crise des otages américains retenus à Téhéran,
elle a loué "la créativité, la persévérance et la capacité des diplomates
algériens à trouver un terrain d'entente entre deux positions apparemment
éloignées".
Le savoir-faire diplomatique algérien avait déjà fait ses preuves dans des
médiations antérieures, comme celle conduite en 1973 entre l'Irak baasiste et
l'Iran du shah Mohamed Reza Pahlavi. Née au cours de la guerre d'indépendance,
l'action diplomatique algérienne était perçue par ses pionniers comme un appoint
au combat libérateur, et le talent de ses négociateurs s'est raffermi durant les
pourparlers d'Évian, période de gestation de la République algérienne. Il s'agit
donc d'une diplomatie militante, prônant la souveraineté des États, le
non-alignement et le soutien indéfectible aux mouvements de libération du
continent et d'ailleurs.
"Chaque fois que nous nous engageons dans une médiation, déclare Ramtane
Lamamra, nous visons le même objectif : privilégier la solution négociée pour
éloigner le spectre d'une guerre, parfois à notre détriment." La diplomatie
algérienne a son lot de martyrs. Les deux derniers en date : Boualem Sayes,
consul à Gao (Mali), et son adjoint, Tahar Touati, enlevés le 6 avril 2012 par
le Mouvement unicité et jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao), morts au cours de
leur détention. Le martyr le plus illustre reste cependant Mohamed Seddik
Benyahia, ancien chef de la diplomatie dont l'avion a été abattu le 3 mai 1982
par un missile d'origine inconnu, alors qu'il faisait la navette entre Bagdad et
Téhéran pour obtenir un cessez-le-feu entre les belligérants de la guerre
Irak-Iran (1980-1988).
Quinze éminents cadres de la diplomatie algérienne figuraient parmi les autres
victimes du crash de l'appareil. L'administration des Affaires étrangères
constitue un rouage important dans le système algérien. La nature de sa vocation
et de ses missions la distingue des autres segments de l'administration,
d'autant qu'elle entretient des relations étroites avec les services de
renseignements et, plus généralement, avec l'institution militaire.
Son encadrement est recruté parmi les diplômés de deux prestigieuses
institutions : l'École nationale d'administration (ENA), relevant du ministère
de l'Enseignement supérieur, et l'Institut diplomatique et des relations
internationales (Idri), placé sous la tutelle des Affaires étrangères. Domaine
régalien du chef de l'État, la diplomatie a souvent été bicéphale. La cellule
diplomatique d'El-Mouradia, formée par les sherpas du président de la
République, est associée à la gestion des dossiers les plus sensibles du moment.
Ramtane Lamamra, ministre au mérite
Détenteur du record de longévité à la tête de ce département ministériel
(1963-1979), Abdelaziz Bouteflika a marqué durablement la diplomatie de son pays
et continue d'en être le principal animateur depuis son retour aux affaires, en
1999. Mais on ne peut lui en attribuer la doctrine, qui est un héritage de la
période de lutte contre le colonialisme. Si, à titre d'exemple, un Abdelkader
Messahel peut être considéré comme un produit de l'école Bouteflika, il n'en va
pas de même pour Ramtane Lamamra.
Le premier, ancien journaliste, a intégré le staff de Bouteflika en 1974,
l'année où ce dernier présida l'Assemblée générale de l'ONU, réussissant à
obtenir l'exclusion de la délégation de l'Afrique du Sud (alors sous
l'apartheid) et à offrir une tribune à Yasser Arafat, leader de l'Organisation
de libération de la Palestine (OLP), jusque-là considéré comme terroriste.
Quant au second, il est un produit de l'ENA et a gravi les échelons au mérite.
Comme dans d'autres rouages du système, la méritocratie n'est pas le critère
principal pour l'attribution des postes les plus prestigieux ou pour une
affectation dans une capitale stratégique. Cependant, de toutes les institutions
de la République, la "maison" Affaires étrangères est celle qui connaît le moins
de parachutages. Sans doute à cause des exigences qu'imposent les aspects
techniques et stratégiques de la mission.
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